
elle conduisait une 2CV grise un peu bleutée ... assise à l'arrière, à chaque tournant, je chavirais et faisais du trempoline, pour la faire rire, pour ajouter la note de mes éclats à ses moments pétillants.
mais rien ne valait les nids de poule de cette petite route qui reliait les deux villages, à travers champs.
"lundi matin, le roi, sa femme et le petit prince-heu, sont venus chez moi, pour me serrer la pince-heu ! comme j'étais parti, le petit prince à dit : puisque c'est ainsi nous reviendrons mardi ! mardi matin, le roi, sa femme et le petit prince-heu, sont venus chez moi ... (ad lib)"
.. ad lib sur le petit chemin ... entre les coupelets, elle m'a appris les champs, ce qu'il poussait à perte de vue ... "tu vois, les herbes blondes et barbues c'est l'avoine" .. oui, les champs barbus qui dansent avec le vent, qui font de la soie sous le soleil, c'est l'avoine. "et puis là, avec un peu de vert, c'est l'orge" .. oui, l'orge ça rappelle qu'il y a de l'eau sous terre, c'est tout sec, mais ça fait comme une impression d'eau en plein cagnard. "et ici, c'est grâce à ça que tu manges du pain ! c'est le ? le ? le blé, oui !". incroyable découverte, inimaginable, à l'âge de haute comme 3 pommes de visualiser du pain dans ces gerbes hautes ... et inversement ! elle m'a donné cette conscience du vivant, de la densité des choses, quand ça pousse, quand ça grandit, avec tous les cycles, des plus gais aux plus tristes. et puis non, ce n'est pas triste, c'est cyclique, alors c'est fait comme ça, et puis voilà.
aujourd'hui, elle n'a plus toute sa tête, mais elle la retrouve toujours quand je lui chante nos souvenirs, et la petite route qui cahote de gondreville ... et puis elle dit "oui, c'était bien" ... et puis je ravale mes larmes et je lui souris. je ne lui dirai pas que la petite route a été un peu élargie et que c'est comme un grand tapis noir et lisse ... je ne lui dirai rien, puisque sur le goudron tout neuf, je sens encore les fantômes des nids de poule excatement là où ils étaient en 1974.
je souris en te lisant, ma grand mere à moi qui a perdu la tête il y a bien longtemps, et tellement qu'elle a fini par la perdre totalement ...
elle avait une Diane, elle nous emmenait choisir bonbons et yaourts tout en bas du petit chemin en lacets, qquepart en Bourgogne ... et puis elle s'appelait Mathilde ...